Inédites et incroyables photos couleurs des défilés du 3 juillet 1962

Inédites et incroyables photos couleurs des défilés du 3 juillet 1962

MyAlgeria a échangé avec Jean-Paul Bois-Margnac, l’auteur des uniques photographies couleur des manifestations du 3 juillet 1962 à Alger fêtant l’indépendance

Jean-Paul Bois-Margnac est photographe, voyageur et essayiste. Né en 1936, c’est un adepte de la « photographie humaniste » comme il le précise.

Il a publié un journal de bord de son tour du monde en 2015 (en 48 jours) en plus d’autres récits de voyages photographiques, notamment en Chine où il se rend une dizaine de fois.

A 18 ans, il entame une grande aventure : nous sommes en 1954, et ce jeune aventurier armé de son appareil photo, à peine sorti de l’adolescence, traverse le Maghreb en autostop. Voyage initiatique dont il raconta l’épopée dans un récit paru en 2020, Tentative de reconstitution d’un Paris-Dakar (chez Books on Demand).

Mais en 1962, il croise la grande histoire et c’est de cette rencontre que sont nées ces incroyables (et uniques) photographies en couleur des défilés de joie le 3 juillet 1962 à Alger-Centre, jour de la proclamation de la pleine souveraineté de l’Algérie après 132 ans de colonisation.

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« Ayant toujours eu depuis mon adolescence un appareil photo en main, j’avais conscience qu’il devait servir à porter témoignage des événements auxquels j’étais mêlé, et la proclamation du référendum d’autodétermination en était un de première importance », explique Jean-Paul Bois-Margnac à MyAlgeria.

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En ce mardi ensoleillé du 3 juillet 1962, ce jeune sous-lieutenant appelé est cantonné à Bab El Oued avec sa section, dans l’ancienne usine de tabac Bastos.

Le 3 juillet 1962, les pouvoirs sont remis au chef de l’Exécutif provisoire, Abderrahmane Farès, après les résultats du référendum du 1er juillet sur l’autodétermination, mais le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) choisit comme proclamation officielle de l’indépendance la date du 5 juillet, deux jours plus tard, date anniversaire de la capitulation du dey Hussein 132 ans plus tôt.

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« J’assistais depuis plus de deux mois au dernier acte de la fiction d’une Algérie française. Il se terminait dans une sorte d’apocalypse nihiliste, orchestrée par les fanatiques de l’OAS dont les sanglantes exactions ruinaient les derniers espoirs d’une cohabitation apaisée entre les deux communautés », précise Jean-Paul Bois-Margnac.

Tout le mois de juin, il sera témoin de « la fuite éperdue et bien souvent irrationnelle des pieds-noirs et le ‘’oui’’ au référendum était attendu comme la fin, certes douloureuse pour eux, des années terribles vécues depuis la Toussaint 1954 ».

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Il y a cette photographie prise devant cette usine Bastos improvisée en caserne, rue Ali Hadim : « Au premier plan, à gauche, une école incendiée peu de temps avant par l’OAS. Par crainte d’incidents avec la population d’Alger, les militaires avaient été consignés, mais il n’y eut aucun incident durant ces trois jours de liesse. Les drapeaux [français], accrochés ostensiblement aux fenêtres, auraient pu être considérés comme une provocation. Il n’en fut rien. »

Qu’est-ce qui pousse le jeune sous-lieutenant à sortir dans la rue et prendre les photos ? « J’avais la conviction que j’avais le devoir de porter témoignage de cette page d’histoire », répond Jean-Paul Bois-Margnac.

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« Nous, les militaires français, étions consignés dans nos casernes afin d’éviter ce qui aurait pu être considéré comme une provocation. Mais, officier de réserve, il me fut plus facile d’enfreindre la consigne et de me mêler à la foule en costume civil », témoigne-t-il.

« Je n’ai ressenti aucune animosité à mon égard et j’ai échangé en toute bienveillance avec plusieurs personnes. Etant sorti le matin et le soir sur l’actuel boulevard du Colonel Abderrahmane-Mira, je me souviens même avoir ‘’interviewé’’ un passant avec un petit magnétophone Gründig, en plus des prises de vue que vous connaissez. »

En ce moment d’effervescence et de joie, « la foule massée sur les trottoirs n’avait d’yeux que pour les unités de l’ALN qui défilaient et pour les multitudes de véhicules de toutes natures, surchargés, débordant de drapeaux algériens, convoyant les milliers de manifestants venus pour la plupart du bled ».

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Comme les rares documents audiovisuels de l’époque – on pense notamment au film du cinéaste bulgare Christo Ganev, La Fête de l’espoir­–les photographies de Bois-Margnac saisissent ce moment indicible d’une joie faite peuple.

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« Les événements de l’année 1962 créent également – et en même temps – des dynamiques d’union et de fusion du corps collectif qui renforcent les liens et les solidarités, tout en fixant les limites qui séparent ceux qui ‘’en sont’’ de ceux qui ‘’n’en sont pas’’ », écrit Malika Rahal dans son ouvrage Algérie 1962, une histoire populaire, dont la couverture est justement illustrée par une photographie de Bois-Margnac.

« Ils participent à forger un entre-soi de la nation algérienne grâce à des expériences partagées si fortes qu’elles en deviennent fondatrices. »

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« Les sources expriment même le sentiment d’une renaissance collective. Ce sentiment est aussi, on le verra, une affaire de regard porté sur soi [par soi-même et par les autres], notamment à travers l’objectif des photographes amateurs ou professionnels, imprimant les photos et les films qui deviendront les archives de l’ambiance festive dans laquelle, tout au long de 1962, se met en scène le corps collectif », analyse l’historienne.

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Ce qui frappe aussi, ce sont le format et les couleurs, rares en cette période où le noir et blanc est le plus répandu, surtout pour l’actualité et les archives.

« La grande majorité de ma photothèque, des années 1950 jusqu’à l’avènement du numérique, est en couleur et la seule émulsion disponible à l’époque était le Kodachrome », explique Jean-Paul Bois-Margnac.

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De fait « cette série d’une trentaine de diapositives est quasiment la seule prise durant ces journées à Alger. La majorité des photoreporters venus de métropole travaillaient pour des quotidiens. Ils shootaient donc en noir et blanc et ne dépassaient guère le centre d’Alger ».

Que ressentait-il en immortalisant ces défilés et en déambulant à Bab El Oued en ce mardi de juillet ? « Très exactement ce que les Parisiens ressentirent au moment de la Libération de Paris en août 1945. Né en 1936, ces souvenirs étaient donc présents à ma mémoire en juillet 1962 ! », lance le photographe.

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Il est dans le « moment », dans l’explosion de cette effervescence qui expose les corps et imprime si profondément la rétine et le cliché, l’effervescence qu’analyse très justement l’historienne Malika Rahal : « Ces effervescences sont, depuis décembre 1960, autant de manifestations d’existence de la population, joyeuses et émeutières, nourries aussi de l’exaspération du rythme des attentats ainsi que d’une soif de représailles et de conquête spatiale. Faiblement organisées ou encadrées car spontanées et réactives, caractérisées par une forte participation des jeunes et des femmes, ces manifestations témoignent aussi de la croissance démographique de la population colonisée dans les grandes villes. La dernière séquence de la guerre, qui commence en décembre 1960, est caractérisée par cette aspiration à l’occupation de l’espace, notamment de l’espace public des villes. 1962 en est l’apogée. » 

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Peu de temps après la proclamation de l’Indépendance en juillet 1962, son régiment s’est replié dans la Mitidja, à Boufarik, dans le sud d’Alger et, démobilisé, il ne rentre chez lui en France qu’en novembre 1962.

« Les diapositives de 1962 furent montrées à ma famille dès mon retour, mais comme nous n’avions aucune relation antérieure avec l’Algérie, elles furent regardées un peu comme des photos de voyage », conclut Jean-Paul Bois-Margnac. « Il était trop tôt pour en percevoir le côté historique. Ce n’est qu’au fil des décennies qu’elles ont acquis leur statut de témoignage historique. »

Jean-Paul Bois-Margnac reviendra en Algérie, notamment pour des vacances, fin 1978, à Tipaza. Et, encore une fois, l’histoire avec un grand « H » le rattrapera.

« Je passais deux semaines avec ma fille aînée à Tipaza quand le décès du président Boumediène est survenu brutalement. Là encore, conscient de l’importance de l’événement, je suis parti à Alger pour prendre ces clichés. »

 

La publication de ces photographies a été autorisée par leur auteur.

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